On a beau habiter à Nice et chérir notre Promenade des Anglais comme la prunelle de nos yeux, il arrive un moment où l’appel du large et du vert se fait sentir de manière irrésistible. Pour moi, le remède est immédiat, presque instinctif : je prends la direction de l’est, je dépasse la citadelle de Villefranche et je m’en vais me perdre sur la presqu’île de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Mais attention, ne vous y trompez pas. Je n’y vais pas pour faire du lèche-vitrine devant les portails monumentaux des villas inaccessibles ou pour compter les yachts au mouillage. Non, ce que je veux vous partager aujourd’hui, c’est le vrai Cap Saint-Jean, celui des sentiers escarpés, des odeurs de pins maritimes chauffés à blanc et de l’eau si cristalline qu’elle semble irréelle.
C’est une terre de contrastes que j’arpente depuis que je suis tout « pitchou ». D’un côté, le luxe feutré des palais cachés derrière des haies de cyprès millénaires ; de l’autre, une nature sauvage et indomptable qui nous rappelle que, bien avant les milliardaires et les têtes couronnées, il n’y avait ici que des pêcheurs courageux et des bergers qui menaient leurs bêtes paître face au grand bleu. Suivez-moi, je vous emmène faire le tour du propriétaire, à la niçoise, avec le cœur et les souvenirs qui remontent à la surface à chaque pas.
Un peu d’histoire entre deux pointus colorés
Avant de lacer vos baskets et de vous lancer à l’assaut des sentiers, il faut comprendre un peu où l’on met les pieds. Le Cap, comme on dit simplement ici entre nous, n’a pas toujours été ce repaire de célébrités mondiales. C’était autrefois un simple quartier de Villefranche-sur-Mer avant de prendre son indépendance en 1904. Mon grand-père, qui connaissait chaque rocher de la côte, me racontait souvent que les anciens appelaient cet endroit « Anao ». C’était un lieu de défense stratégique, une sentinelle de pierre qui surveillait l’entrée du port de Nice et protégeait nos côtes des incursions barbaresques.
Aujourd’hui, quand on arrive sur le port de Saint-Jean, on est accueilli par les pointus, ces bateaux de pêche traditionnels aux couleurs vives qui dodinent doucement sur l’eau. C’est ici, sur ces quais de bois et de pierre, que l’âme du village réside encore, malgré les changements du monde. Prenez le temps de boire un café serré sur le quai, de regarder les pêcheurs locaux démêler leurs filets en discutant en « patois » ou avec cet accent chantant qui ne triche pas. C’est le point de départ idéal pour notre immersion, là où l’on sent encore l’odeur de la mer mélangée à celle du goudron frais et de la peinture des coques.
Le sentier du littoral : une parenthèse enchantée loin du bruit

Le clou du spectacle, le moment où l’on oublie tout le reste, c’est sans aucun doute le sentier du littoral, que certains appellent encore le sentier des douaniers. Pour moi, c’est l’une des plus belles randonnées de toute la Côte d’Azur, et pourtant, elle reste accessible à tous ceux qui ont un peu de curiosité dans les jambes. On commence généralement au bout du port, en prenant la direction de la plage de Paloma, ce nom qui évoque déjà la douceur de vivre méditerranéenne.
Ce chemin serpente au-dessus des flots capricieux, bordé d’une végétation méditerranéenne qui exhale des parfums de résine, de myrte et d’iode dès que le soleil commence à taper un peu. Vous marcherez sur de la roche calcaire d’un blanc éclatant qui plonge directement dans un bleu turquoise profond. C’est le moment de sortir l’appareil photo, bien sûr, mais surtout de bien ouvrir vos poumons et vos oreilles. On oublie vite, très vite, le vrombissement de la ville ici. On n’entend plus que le ressac, le cri des mouettes et le froissement des herbes sèches sous le vent.
Le sentier vous mène avec douceur jusqu’à la pointe Saint-Hospice. En chemin, si vous ouvrez l’œil, vous tomberez sur des petites criques secrètes, comme la Fossette, où l’on peut se baigner loin de la foule, même en plein mois de juillet, si l’on sait être un peu matinal. C’est là que je viens souvent me ressourcer, avec un simple pan bagnat préparé à la maison (le vrai, je le répète, sans riz ni haricots verts, sinon c’est un sacrilège !) et une bouteille d’eau bien fraîche.
La Vierge Noire et la légende de Saint Hospice

Arrivé sur la pointe, il y a un passage obligé. Ne manquez pas de grimper vers la chapelle Saint-Hospice. C’est un lieu chargé d’une spiritualité palpable, une parenthèse de silence et d’histoire. À côté de la chapelle se dresse une impressionnante statue de bronze de la Vierge à l’Enfant, haute de plusieurs mètres, que nous autres, les locaux, appelons affectueusement la Vierge Noire. Elle semble veiller sur les marins depuis des lustres.
La légende locale raconte que Saint Hospice, un ermite du VIe siècle, s’était enchaîné ici même pour faire pénitence et prier pour la région. Il aurait prédit avec une précision effrayante l’invasion des Lombards. Quand ces derniers arrivèrent pour le passer par le fil de l’épée, le bras du soldat qui levait son arme se serait paralysé miraculeusement. C’est un endroit d’un calme absolu, propice à la contemplation, offrant une vue panoramique sur la baie de Beaulieu et les falaises vertigineuses d’Eze qui se découpent au loin dans la brume de chaleur. On se sent tout petit, je vous assure, face à une telle immensité et à tant de siècles d’histoire qui nous contemplent.
Le tour du Grand Cap : entre phares et falaises sauvages
Si vous avez encore de bonnes jambes et que votre gourde n’est pas vide, je vous conseille vivement de poursuivre par le tour du Grand Cap. On quitte alors le côté abrité du village pour passer sur le versant ouest, celui qui fait face au large, au grand large. Le paysage change radicalement, il se durcit, devient plus sauvage, plus exposé aux colères du vent et de la mer. C’est ici que se dresse le fier Phare de Saint-Jean-Cap-Ferrat. Construit initialement sous Napoléon III, il guide les navires avec sa lumière bienveillante depuis des générations de marins.
En longeant les murs de pierres sèches ou les grillages fleuris des propriétés mythiques comme la Villa Ephrussi de Rothschild (un chef-d’œuvre de rose et de jardins qu’il faudra absolument visiter une autre fois, tant il y a à dire sur Béatrice et ses lubies), on réalise l’attrait magnétique, presque magique, de ce rocher de calcaire. Des artistes du monde entier, comme Jean Cocteau, ne s’y sont pas trompés. Cocteau a d’ailleurs laissé son empreinte indélébile à la villa Santo Sospir, qu’il appelait poétiquement la « villa tatouée ». Il disait que le Cap était « une erreur géographique qui s’était transformée en paradis ».
Ce versant du Cap offre une vue imprenable sur la rade de Villefranche, l’un des plus beaux mouillages naturels du monde, capable d’accueillir les plus grands paquebots tout en gardant son charme d’antan. Par temps clair, quand le vent de terre a nettoyé l’horizon, on aperçoit même les sommets enneigés du Mercantour qui semblent vouloir plonger directement dans la Méditerranée. C’est ce mélange unique au monde de mer et de montagne qui fait tout le sel de notre « nissa la bella ».
Mes conseils de Niçois pour une journée réussie au Cap

Pour profiter au mieux du Cap Saint-Jean sans finir « estrassé » (ce qui veut dire complètement épuisé pour nos amis qui ne parlent pas le niçois) ou agacé par la foule estivale, voici mes quelques petites astuces de local, testées et approuvées :
1. Visez les saisons intermédiaires : Le Cap est absolument sublime en mai, quand les fleurs explosent, ou en septembre, quand l’eau est encore chaude mais que l’air redevient respirable. La lumière est plus douce, plus dorée, et vous aurez les sentiers presque pour vous tout seul, avec le chant des cigales pour seule bande sonore.
2. L’équipement, c’est sacré : Même si c’est une balade en bord de mer, oubliez les tongs ! Le calcaire peut être glissant comme du savon ou coupant comme un rasoir. Une bonne paire de chaussures de marche ou au moins des baskets avec une semelle qui accroche bien sont indispensables pour ne pas se tordre une cheville.
3. L’eau et la protection : Le soleil tape fort sur la roche blanche par réverbération, c’est traître. Ne vous laissez pas tromper par la petite brise marine qui donne une fausse sensation de fraîcheur. Chapeau de paille et crème solaire obligatoire !
4. Le respect de notre terre : Le Cap est un site protégé, fragile. On ne laisse absolument rien derrière soi, pas même un petit mégot. On est ici chez la nature, nous ne sommes que des invités de passage. Comme on dit chez nous, respectez la mer et elle vous respectera.
Pour finir notre tour en beauté, je vous suggère de revenir doucement vers le village pour savourer une glace artisanale sur le port ou, mieux encore, pour regarder le soleil descendre lentement derrière le Mont Boron, embrasant le ciel de teintes orangées, roses et violettes qui se reflètent dans la rade.
C’est ça, la vraie magie du Cap Saint-Jean. Un luxe qui ne s’achète pas avec des millions, une beauté brute, généreuse, offerte à celui qui prend simplement le temps de marcher, de respirer et d’écouter les histoires millénaires de la pierre et de l’eau. J’espère que cette balade virtuelle vous aura donné envie de quitter un instant la Promenade pour venir respirer l’air du large avec moi.
On se croise bientôt sur le sentier ? N’oubliez pas de me faire un petit signe de la main si vous voyez un grand gaillard avec un chapeau de paille et un appareil photo en bandoulière, c’est sûrement moi en train de chercher le meilleur angle pour mon prochain article !
A bientout !



